Le Bas moyen âge, première partie : la naissance de la France

Notre histoire reprend sous le règne de Louis VI le Gros (1081-1137). Premier des descendants de Hugues Capet à se prénommer Louis, le nouveau roi se fait, cependant, appeler Louis VI pour signifier que sa dynastie s’inscrit dans la continuité des Carolingiens. Le moyen âge, bien que souvent évoqué comme une période de régression et d’obscurantisme, est le témoin de nombreux progrès et évolutions dans les domaines artistique et technique. La société elle-même n’est pas en reste puisque l’on assiste à une évolution importante qui tire de son état de soumission absolue la classe la plus nombreuse de la population, et qui l’investit de droits civils. L’esclavage proprement dit est remplacé par la servitude, dans laquelle la condition humaine est reconnue, respectée, protégée, si ce n’est encore d’une manière suffisante par les lois civiles, au moins plus efficacement par celles de l’Église et par les mœurs sociales.
Citons à cet effet l’historien M. Guérard (1). « Alors le pouvoir de l’homme sur son semblable est contenu généralement dans certaines limites ; un frein est mis d’ordinaire à la violence ; la règle et la stabilité l’emportent sur l’arbitraire : bref, la liberté et la propriété pénètrent par quelque endroit dans la cabane du serf. Enfin, pendant le désordre d’où sortit triomphant le régime féodal, le serf soutint contre son maître la lutte soutenue par le vassal contre son seigneur, et par les seigneurs contre le Roi.
Le succès fut le même de part et d’autre ; l’usurpation des tenures serviles accompagna celle des tenures libérales, et l’appropriation territoriale ayant eu lieu partout, dans le bas comme dans le haut de la société, il fut aussi difficile de déposséder un serf de sa manse, qu’un seigneur de son bénéfice. »
Mais revenons à la France de l’époque. Au début de son règne, Louis VI ne peut guère s’aventurer sans escorte au-delà de trois lieues de Paris. Conscient de sa faiblesse, le roi va méthodiquement combattre et annexer à la couronne les domaines des seigneurs brigands du bassin parisien, tels Hugues III de Puiset, Thomas de Marle et Philippe de Mantes dit le Bâtard. C’est ainsi qu’en 1110 Mantes fut réunie au domaine royal. C’est aussi à Louis VI que l’on doit le nom de notre beau pays. En effet, en 1119, dans une lettre au pape Calixte II, Louis VI se proclame… « Roi de la France, et fils particulier de l’Église romaine ». Il s’agit de la première mention connue du mot France.
En ce temps-là, notre village n’est plus un simple hameau. L’on y va à l’église et construit un moulin. En effet selon l’évêché de Versailles, dès le XIe siècle notre village était déjà une paroisse avec son église. Celle-ci aurait été donnée par Childebert aux moines de Saint Wandrille. Cette donation fut confirmée en 1144 par le pape Innocent II et en 1177 par Louis VII. Le pouillé du diocèse de Chartres fait notamment mention d’une église paroissiale à Villeta dont le collateur(2) était justement l’abbé de St Wandrille. Bien que l’église visible aujourd’hui ne soit pas l’édifice existant à l’époque(3) on peut imaginer qu’il ne devait pas être d’un style très différent. En effet, les anciennes églises en bois se font de plus en plus rares. Les fréquents incendies et une maîtrise de l’architecture qui s’affirme au travers de l’art roman, incitent ceux qui en ont la charge à les reconstruire en pierre. C’est ainsi qu’afin d’éviter les incendies des charpentes, apparaissent les premières voûtes en pierre (4). Cet art roman qui nous vient d’Italie s’exprime à travers le caractère monumental de son architecture. Il emprunte à des sources variées : carolingienne, antique ainsi que byzantine, orientale et celtique ; mais c’est surtout la rigueur qui caractérise ce style, ainsi qu’une relative austérité. Dans la société de l’époque, profondément religieuse, l’art roman a pour but de favoriser le recueillement et la prière.
En ce qui concerne le moulin, deuxième édifice important de notre village, il fallait un cours d’eau plus ou moins régulier pour le faire fonctionner. Dans ce but, les villageois, sous la direction des moines (Peut-être ceux de l’abbaye de Saint Wandrille dont la paroisse dépendait), vont creuser et aménager un canal. Ce canal appelé Mauru ou Mort ru existe encore de nos jours. Quant au moulin, il se trouvait sur la rive droite du Mauru, au nord de l’église. Durant tout le moyen âge il fut connu sous le nom de Grand Moulin de Villette(5). À la fin du XIIe siècle, un parchemin mentionne : « L’Abbaye d’Abbecourt reçut un demi-muid de grain à prendre sur le moulin de Villette(6) ».
Mis à part la fin du XIIe siècle (1195-1200) où il y eut une grande famine telle « que tous les plus riches mendiaient leur vie parce qu’à cause des guerres l’on ne pouvait plus semer les terres », les XIIe et XIIIe siècles sont des périodes de relative prospérité agricole. Les dons aux abbayes sont fréquents et nous en retrouvons quelques traces dans l’histoire de Villette. Ainsi, dans la donation de Guillaume de Mauvoisin, seigneur de Rosny, au prieur de Gassicourt pour le repos de son âme on peut lire : « Buchard de Pont Levoy donne la moitié du champart(7) de Vileta, le quatorzième jour des calendes de mars de l’année de l’incarnation du seigneur 1168 » (17 février 1168). De même, en 1182, dans l’église du bienheureux Gilles, à Mantes, Pierre Marmorel fait don aux moines de l’abbaye de Marmoutier, du produit de la dîme à Heurteloup et Bouchard de Leuze cède la moitié du champart de Villette à l’abbaye de Cluny. Ou encore, en 1218, Hugues III de Gisors se rendait à Pontoise et déposait sur l’autel Saint-Martin un acte confirmatif de toutes les libéralités de ses ancêtres. Il mettait le châtelain de Fresnes-l’Aiguillon Guillaume du Bellay en possession « du tiers de la dîme du Bellay à lui vendue par Guillaume de Villette qui la tenait de Hugues et qui devait bientôt décéder à Saint-Martin ».
Si les dons aux églises étaient fréquents pour notamment s’assurer des indulgences, les rapports entre l’église et le royaume n’étaient pas toujours de tout repos. Vers la fin de ce XIIe siècle, le roi Philippe Auguste eut avec l’église romaine des démêlés qui rejaillirent sur tout le royaume de France. Le 14 août 1193 Philippe Auguste épouse en secondes noces Isambour du Danemark qu’il trouve laide et ne lui inspire aucun désir, il la répudie au bout de quelques jours. Bien qu’un concile épiscopal ait prononcé l’annulation du mariage, le pape Célestin III excommunie le roi de France et interdit aux évêques de le remarier. Passant outre, le 11 juin 1196 Philippe épouse l’Allemande Agnès de Méranie. Ce mariage va provoquer les foudres du nouveau pape Innocent III qui va à nouveau excommunier le roi de France pour bigamie. Le concile de Dijon du 6 décembre 1199 jettera l’interdit(8) à effet des 40 jours suivant Noël, sur tout le royaume de France qui devra, en conséquence, fermer ses églises. Aucun mariage ni enterrement religieux ne pourront être célébrés par un prêtre dans tout le royaume dès le mois de janvier 1200. L’interdit sera levé avec la mort d’Agnès lors de l’accouchement de son fils le 20 juillet 1201. L’église de Villette fut-elle fermée pendant un an et demi ? Nul ne sait, mais cela contraignit le roi à faire célébrer le mariage de son fils Louis, futur Louis VIII de France, sur les terres du roi Jean Ier d’Angleterre. Selon le chroniqueur Rigord(9) « le lundi 22 mai 1200, jour qui suit le jeudi de l’Ascension, date de la signature au lieu-dit Gueuleton (actuelle île du Goulet sur la Seine entre Vernon et Les Andelys) du traité de paix entre Philippe, roi de France et Jean, roi d’Angleterre, les noces du prince Louis et de Blanche de Castille sont célébrées en le même lieu ».
Cette période du XIe au XIIIe siècle est aussi la période des croisades. De 1095 à 1291 sept croisades seront organisées vers l’orient et la terre sainte. Les pèlerins à leur retour d’orient, vont en profiter pour ramener dans leurs bagages nombre de graines et épices jusqu’alors inconnues. C’est ainsi que le sarrasin (blé noir), le riz, le coton, l’échalote, les artichauts, les épinards, les aubergines ou encore l’estragon, le safran et le jasmin arrivèrent dans nos provinces. Mais les chemins vers la terre sainte étaient incertains. Aussi, afin de protéger les pèlerins, l’ordre du Temple fut créé le 22 janvier 1129. C’était un ordre religieux et militaire issu de la chevalerie chrétienne, dont les membres étaient appelés les Templiers. Cet ordre possédait de nombreux fiefs et maisons partout en France. Pas très loin de Villette, l’Ordre possédait dès la fin du XIIe siècle une maison à Prunay(10). Des lettres de l’évêque de Chartres, du 15 février 1189, portent que, « d’après l’écrit authentique de Simon d’Anet, qu’il a eu entre ses mains et qu’il a lu, il résulte que le seigneur Simon, du consentement de sa femme Isabelle et de ses enfants, a donné, pour le repos et le salut de leurs âmes, aux frères de la chevalerie du Temple, la ville de Prunay, « villam(11) de Pruneio », avec tout ce qu’il y possédait, en terres, bois, justice et seigneurie, à la charge et sous la condition expresse que les Templiers serviraient à la dame Isabelle, une rente viagère de trente livres par an, jusqu’au jour de son décès ». Deux fiefs, notamment, étaient proches de notre village : le fief de Clermont, à Boinvilliers, au chemin de Paris, et près de celui conduisant de Boinvilliers à Villette et le fief d’Arnouville, au chemin de Boinville.
Un nouvel élément apparaît aussi à cette période : c’est le blason. Issu de la chevalerie et élément à part entière du droit médiéval, il s’est rapidement diffusé dans l’ensemble de la société : clercs, nobles, bourgeois, paysans, corporations, ce qui en faisait un système emblématique unique en un temps où la reconnaissance et l’identification passaient rarement par l’écrit.
En 1235 Renaud de Villette a pour blason « Deux fasces et trois tourteaux rangés en chef ». « Sigillum (Sceau) Reginaud(12) (Renaud) de Villetta ».
Ce blason, le plus ancien que l’on connaisse en rapport avec Villette, a été pris pour modèle pour réaliser notre blason moderne de la commune.
Enfin et comme à toutes les époques, l’actualité, ne manquait pas de faits divers.
Ainsi, en 1245 un certain Robert de Villette Chevalier de Mantes s’illustre tristement en assassinant le Prieur de Juziers. L’historien Levrier a conservé une copie de la sentence dont voici un extrait : « Jean, Prieur de Juziers, fut donc occis. Les meurtriers présumés furent Robert de Villette Chevalier et Guillaume Périer, des environs de Mantes et probablement de Drocourt. Ils furent appréhendés et demandèrent au Roi que leur procès fut fait devant l’officier de Chartres. Ils voulaient ainsi échapper à la peine capitale et au bannissement perpétuel que les tribunaux ecclésiastiques ne pouvaient prononcer. Ils obtinrent ce qu’ils demandaient et furent condamnés à effectuer des pèlerinages (appelés hachées, hachy, hacies ou pénitence) d’abord à Juziers où le crime avait été commis, sur la tombe du Prieur puis dans toutes les cathédrales rencontrées sur le chemin de la terre sainte où Robert de Villette était condamné à demeurer trois ans. Ils devaient se présenter dans les églises à l’heure de l’office solennel, nu-pieds, en caleçon et en chemise d’étamine, un manteau troué sur le dos, verges à la main, en criant : “Nous faisons ceci parce que nous sommes les auteurs de la mort de Jean, Prieur de Juziers, et nous le faisons pour obtenir grâce et rémission”. Ils demandaient un certificat pour chaque amende honorable et la pénitence comptait à partir de la Saint Jean 1248. Les coupables se soumirent à cet arrêt. »
Nous voici arrivés au terme provisoire de notre voyage temporel. Celui-ci est loin d’être terminé et bien d’autres événements et péripéties nous attendent. Nous espérons, cette année encore, vous avoir intéressés. Si vous avez des idées, remarques ou commentaires, n’hésitez pas à nous les communiquer car ils nous serviront pour améliorer notre chronique.

(1) L’historien M. Guérard, membre de l’Institut de France est l’auteur de la collection « Documents inédits sur l’Histoire de France » publié en 1840. L’extrait est tiré des prolégomènes du Cartulaire de l’abbaye Saint-Père de Chartres.
(2) Le collateur était le voué, le protecteur de la paroisse : il avait le devoir de la défendre, de veiller à la conservation de ses terres et de ses revenus, de pourvoir à son entretien. En retour, il possédait des avantages. Il percevait notamment les deux tiers et quelques fois la totalité de la dîme, il avait le droit de préséance à l’église et on lui payait le droit de sauvegarde.
(3) Selon les architectes des Monuments Historiques qui ont supervisé sa réfection au XIXe siècle, l’église dans son état actuel date du XVe siècle. Des renseignements recueillis auprès des Archives Départementales laissent à penser que sa construction remonterait plutôt au XVIe ou XVIIe siècle. On trouve d’ailleurs dans le livre de Michel De La Torre une indication qu’il existait pour notre église une plaque de fondation datée de 1632.
(4) Ce qui n’est pas le cas de notre église actuelle qui possède une très belle charpente avec poutres à poinçons apparents. La voûte, quant à elle, est constituée de menues planchettes en bois de chêne appelées mérains.
(5) Le Grand Moulin de Villette fournira sans interruption de la farine aux habitants de la région pendant huit siècles avant d’abandonner toute activité de meunerie entre 1910 et 1920.
(6) Source : Monographie de Villette par Eugène Grave.
(7) Produit des champs.
(8) Dans le Code de droit canonique, l’interdit est une sanction pénale appartenant à la catégorie des censures. Il était autrefois considéré comme une peine expiatoire. Elle peut être portée par le pape ou un évêque et a pour effet, jusqu’à son absolution, la privation des biens spirituels : offices divins, sépulture en terre consacrée, sacrements.
(9) Rigord (Rigordus) était un moine de l’abbaye de Saint-Denis, médecin et historien, né entre 1145 et 1150 dans le Bas-Languedoc, mort à Saint-Denis vers 1207. C’est lui qui, le premier, donna à Philippe II de France le surnom d’« Auguste ».
(10) Aujourd’hui : Prunay le Temple
(11) « Villam », dérivé de villa (voir la précédente chronique) signifie maison.
(12) Reginaud, Reginald, Regnaud, Renaud dérivent tous de la même origine à partir des substantifs germaniques ragin, le conseil, et wald, le gouverneur, Renaud signifierait donc « le conseiller du prince ».